Bertrand Vergely

Introduction à l'éthique de la vie créatrice

Conscient inconscient supra conscient

retrouvez ICI un extrait de la conférence

 

Retour sur les cours précédents

Nous avons commencé par la notion Kantienne du devoir au sens du sérieux fondamental, ce qui situe Berdiaev dans une distance à l’égard de la morale traditionnelle. Nous avons souvent une notion du devoir qui est juridique et qui s’insert dans la relation contractuelle, un espace certainement pratique dans la mesure où il constitue une manière civilisée de gérer la violence. Dans un monde égoïste, pour essayer de créer un semblant de paix sociale, on passe par le contrat et on établit une relation avec des droits et des devoirs.

Le devoir Kantien est au delà de la relation droit / devoir, et s’inscrit dans l’expérience du devoir fondamental qui a quelque chose de jubilatoire. Il ne faut pas le prendre comme une obligation contraignante mais au contraire, comme une obligation libératrice. Il y a des moments où être confronté à l’exigence a quelque chose de joyeux, cela nous libère de notre marasme intérieur où, trop souvent, faute d’exigence, nous sommes submergés par le marécage pulsionnel et fantasmatique dans lequel nous ne nous retrouvons pas. Dans l’exigence, il y a quelque chose qui nous redonne une colonne vertébrale, une verticalité.

 Ce sens du devoir est au-delà du juridique, au-delà même de la morale dans la mesure où il n’a rien de culpabilisant, il ouvre sur le destin inouï de l’homme qui, étant amené à vivre dans le royaume, est invité, pour ne pas perdre quoi que ce soit du royaume, à le vivre de tout son être dans la plus grande exigence du sérieux.

L’eschatologie est la théorie développée dans la tradition chrétienne des buts ultimes de l’humanité, ce qui est dramatique, c’est l’usage que l’on a fait de cette notion de but et de finalité au sens eschatologique du terme. Quand les philosophes se penchent sur la question de la finalité, ils la ridiculisent en disant qu’il n’y a pas de finalité dans la nature et en argumentant que si cette finalité existait, cela voudrait dire que la nature est dirigée par un artisan qui l’utilise comme un instrument pour accomplir son projet. Nous serions dans un monde prédéterminé par une volonté supérieure dans lequel il n’y a plus de liberté ni de vie. Bien évidement que si l’eschatologie est pensée dans un mode réducteur, de la finalité qui organise tout d’une manière artisanale, on comprend très bien qu’on veuille se débarrasser de cette notion.

Ce qui est dit dans la tradition biblique et évangélique n’a rien à voir avec cette finalité au sens pauvre du terme. Il est toujours question pour l’humanité d’aller dans un royaume et d’apercevoir que le royaume, c’est le rayonnement qui démultiplie la puissance et la vitalité que l’on trouve dans l’existence. Cela se voit très bien dans le monde politique, quand un pays devient une puissance, cette puissance se mesure à son rayonnement qui est lié à sa prospérité, à sa culture, à sa morale, à sa vie spirituelle et on est dans la générosité où, parce qu’on a fait fructifier les fruits de la terre, on est capable de les redistribuer et il y a là la lumière royale qui est capable de tout élever à une dimension royale. Le royaume des cieux dans les Evangiles est comparé à une graine qui produit au centuple et cette vision de la démultiplication nous montre bien ce que veut dire la royauté.

C’est la royauté qui caractérise l’eschatologie, et nous pouvons la vivre maintenant, le royaume des cieux n’est pas simplement ce qui attend la fin de l’histoire, c’est ce qui ouvre le temps sur le temps du temps, sur la lumière de la lumière, sur les siècles des siècles, sur la démultiplication infinie de l’existence dans toutes ses dimensions. Nous sommes dans des temps eschatologiques à chaque fois que nous vivons mystiquement la réalité, de tout notre être, en devenant un feu, en laissant le feu divin nous traverser et en voyant l’existence se transformer sous nos yeux. Toute pensée inspirée est la manifestation du Royaume, toute création artistique sublime, toute vision poétique, tout élan d’amour, d’amitié de relation humaine qui démultiplie nos possibilités est le Royaume.

La foi est la clef du royaume, car il suffit de croire que l’humanité peut se relier à la Vie et que cette Vie peut agir à l’intérieur de notre vie pour que se démultiplie la puissance de la réalité et que celle-ci rayonne. Nous apercevons que dans cette vision démultiplicatrice, nous n’avons pas du tout affaire à un artisan qui aurait un modèle et qui voudrait conduire le monde pour aboutir à un plan. La finalité, c’est l’inverse d’un monde où il s’agirait de réaliser un objectif, c’est plutôt le fait de libérer l’existence et c’est quelque chose que Bergson a présenté dans « L’évolution créatrice » où il montre le dynamisme créateur de la Vie. Le Sens, c’est de se libérer du sens pour aller vers quelque chose qui est plus que le sens. Ce qui permet de dire que la vie a un Sens, c’est qu’elle est créatrice, que le monde est traversé par un souffle créateur et sa caractéristique, c’est de libérer la vie de la vie, le monde du monde, l’homme de l’homme pour aller vers quelque chose qui est plus qu’humain, plus que mondain, plus que vivant, plus que tout.

Si nous introduisions dans notre mode de pensée le principe de l’éminence qui fait que les choses ne sont pas simplement ce qu’elles sont mais qu’elles sont éminemment ce qu’elles sont, nous pourrions aborder fructueusement les textes de l’écriture sainte et rentrer dans la vie spirituelle. Etre en état de vie spirituelle, c’est être en état de surexistence et non pas simplement d’existence.  C’est parce que nous ne vivons pas cette surexistence que nous ne comprenons rien,  nous sommes en exil. Nietzsche a pressentit qu’il faudrait quelque chose de plus qu’humain, mais il n’a pas su dégager cet extraordinaire et il est resté prisonnier de ses comptes à régler à l’égard de la philosophie et du christianisme et il n’a pas pu développer cette vision créatrice.

A chaque fois que nous sommes dans la prière et dans la vie mystique, nous sommes à l’intérieur du Royaume. Le Royaume c’est très simple, il suffit d’aller dans une église le dimanche et de participer à la vie liturgique pour sentir cette énergie démultiplicatrice venir en nous et nous habiter. Ceci n’est que l’humble commentaire d’une pratique qui est à notre disposition, il suffit d’y aller.

Pour aller dans la suite de ce qui a été dit, nous allons aborder la relation entre conscient, inconscient et sur-conscient.

La notion d’inconscient

Il y a là quelque chose de tout à fait original de la part de Berdiaev dans la mesure où c’est un penseur qui intègre, à sa manière, Freud et la découverte de l’inconscient dans sa réflexion philosophique et métaphysique. Forcément, ce ne sera pas du tout satisfaisant pour les psychanalystes et cela paraîtra même pauvre, car ce que dit Berdiaev  n’est pas du tout sophistiqué comme le sont certains discours psychanalytiques, mais cependant, c’est loin d’être négligeable. Aussi curieux que cela puisse paraitre, Berdiaev libère la pensée de l’inconscient et lui redonne une vitalité en la sortant des impasses dans lesquelles elle se trouve actuellement dans la pensée occidentale.

La psychanalyse est une grande découverte du 20ème siècle, mais actuellement, elle passe une traversée du désert et un moment de dépression car elle n’a pas su s’articuler autour d’une dimension spirituelle, elle est restée au niveau psychologique et politique et elle fini par s’essouffler.  Ceci est dommage parce que la découverte de l’inconscient est absolument nécessaire. Pour aborder l’inconscient, il est nécessaire d’apercevoir le problème de fond lié à cette question. Le Problème de fond de l’inconscient, c’est que quand on aborde cette dimension de notre être psychologique, on est partagé entre l’utopie et le tragique et il est très difficile d’arriver à un juste milieu entre les deux.

Le tragique de l’inconscient

L’inconscient est connu depuis très longtemps, ce n’est pas une découverte de Freud mais c’est une découverte des Grecs, c’est l’essence même du tragique grec. L’inconscient c’est l’expérience qui consiste à être dépassé par une force supérieure à soi qui vous emmène dans l’inconscience. Nous pouvons être dépassés par nous-mêmes, être pris par la folie du désir, l’aveuglement, et nous livrer à des carnages. L’inconscient est très bien décrit dans la pièce de Sophocle « Ajax » où on voit comment Ajax pris d’une folie du désir d’être un dieu, se livre à des œuvres abominables. C’est l’expérience de l’inconscient sous la forme de l’inconscience et lorsque l’inconscience se saisit de la citée, nous avons affaire à une destruction pire que les maladies ou les catastrophes naturelles. C’est une force redoutable qui entraine le tragique, elle se saisit de nous-mêmes et nous devenons les artisans de notre propre destruction. Là nous avons affaire au destin tragique où l’homme est pour lui-même une fatalité.  Avec ce premier point l’expérience de l’inconscient est l’expérience de l’inconscience.

Le deuxième point important, c’est l’expérience de la tentation qui est la vision chrétienne de l’inconscient. Saint Paul la thématise lorsqu’il dit : « Je vois le Bien et je fais le Mal », Saint Paul dit cette phrase pour dénoncer l’état d’aliénation de la condition humaine. On la retrouve chez Spinoza dans le début de «l’ Ethique », lorsque faisant l’analyse des affections humaines, Spinoza montre que la plus grande illusion de l’homme, c’est qu’il pense pouvoir être conscient de tout. Mais  l’homme  s’aperçoit alors qu’il est dépassé par ce qu’il pensait être et qu’il n’a pas le contrôle de lui-même. Spinoza donne un exemple en expliquant que lorsqu’on demande à quelqu’un d’arrêter de parler, souvent, c’est impossible car les gens ne peuvent pas s’empêcher de parler, c’est « plus fort qu’eux ». Cela montre qu’il y a en nous  un sous sol expressif qui est plus fort que le sujet avec sa volonté et les décrets qu’il entend pouvoir imposer. La tentation est quelque chose de terrible, car on sait que c’est mauvais mais on ne peut pas s’empêcher d’y aller. Ce qui se passe dans notre culture, c’est que l’inconscient est lié à l’inconscience qui est une force qui nous dépasse et qui est proprement catastrophique lorsqu’elle se manifeste.

La théorie positive de l’inconscient

L’inconscient est aussi thématisé positivement, cela se voit très bien chez Platon, qui parle d’une bienheureuse inconscience, une bienheureuse folie. Il revient sur le rejet dans lequel il a tenu la passion en expliquant qu’il faut de la folie et de l’inconscience. Au point de vue pratique, nous pouvons dire qu’il y a des choses que nous ne pouvons faire que parce que nous sommes totalement inconscients.  Par exemple rentrer dans une maison en flammes pour sauver quelqu’un demande une certaine dose d’inconscience, si on est totalement conscient, on ne le fait pas.  Christiane Singer pensait que se marier réclamait également une certaine forme d’inconscience. Platon montre que pour faire de la philosophie, il faut une certaine inconscience, je fais de la philosophie non pas parce que je raisonne, mais parce que je suis séduit, je rencontre Socrate et, c’est irrésistible, je veux suivre ses cours, je me laisse dépasser par le désir et le plaisir que j’ai à l’écouter et le bienfait que cela me fait. Je suis dans une forme d’inconscience.

Le poète ne sait pas vraiment ce qu’il écrit, il est porté par un souffle créateur et fait parfois des choses qui le dépassent. Un ami peintre aimait que je lui parle de sa peinture, car lui-même n’avait pas vraiment conscience de ce qu’il peignait. Il y a quelque chose d’extraordinaire qui est lié à l’inconscient, c’est qu’une bonne partie de ce qui se passe dans notre vie nous dépasse totalement. Nous ne nous rendons pas compte de notre effet sur les autres, en bien comme en mal, et il peut nous arriver de faire de très bonnes choses pour les autres sans nous en rendre compte, mais également de très mauvaises. Nous sommes dépassés par ce qui nous arrive et si on rationalise, si on réfléchit trop, il y a des choses qu’on ne fait pas.

Cela veut dire que l’inconscient n’est pas seulement quelque chose de l’ordre de l’aveuglement, c’est aussi quelque chose de l’ordre du désir, de l’élan, du souffle de vie qui nous porte au-delà de nous mêmes.  Platon pense que le souffle de la vie est un souffle divin et c’est la raison pur laquelle, il réhabilite la prière en expliquant qu’il faut avoir une relation de désir avec les dieux. La prière s’exprime par quelque chose qui semble un peu fou, la prière, la prosternation, l’encens, les rituels, mais cela veut dire que quelque part, lorsqu’on exprime son désir,  celui-ci monte vers le ciel et fait venir le désir des dieux pour l’homme. Chez Platon, il y a toute une vision  qui passe par le désir de l’homme pour les dieux et le désir des dieux pour l’homme. Si nous comprenons que la Vie est un désir des hommes qui s’enracine dans un désir de la Vie elle-même, nous nous apercevons que la religiosité n’est pas du tout délirante.

Certains pensent que la prière est totalement négative car les hommes attendent un miracle et ils prient bêtement les dieux en espérant que les dieux vont agir. C’est vrai qu’il existe des prières totalement stupides,  mais il existe aussi une prière tout à fait extraordinaire qui nous fait plonger dans le tréfonds du désir de nous-mêmes et où nous apercevons que, parce que nous prions, nous rentrons dans la réalité et dans la Vie et nous entrons dans un dialogue avec la Vie. Cela veut dire, qu’à un moment, quand je me laisse dépasser par les énergies qui se trouvent en moi, je peux faire des choses merveilleuses comme me marier, sauver quelqu’un,  écrire de la poésie ou suivre Socrate, ou encore me laisser porter par le souffle divin que je ressens en moi et qui m’amène sur un chemin spirituel. Très souvent, il y a une logique de la Vie qui n’a rien à voir avec la logique traditionnelle et qui nous amène à faire des choses que nous n’avions pas prévu.

Une situation paradoxale

Nous sommes donc très embarrassés lorsqu’il s’agit  de penser l’inconscient, car d’un côté l’inconscient est lié à l’aveuglement et de l’autre côté au désir. Si je ne vois dans l’inconscient que les forces du désir furieux qui est en moi, je vais tuer le désir et, en le tuant, je vais tuer la Vie et me tuer moi-même. D’un autre côté, si j’ai une vision utopique de l’inconscient, je ne vais pas m’apercevoir que cette logique peut aussi être violente et que le désir n’est pas seulement la vie, l’amour et l’inspiration. La question de l’inconscient nous met au cœur de la problématique de la vie. Nous avons en nous des forces de vie et des forces de mort et il ne faut pas exclure la Vie sous prétexte de refouler le désir de mort ou oublier la mort sous prétexte d’accueillir la vie. Il est intéressant d’apercevoir les stratégies qui ont été utilisées dans la culture pour essayer de penser ensembles le désir lumineux et le désir ténébreux. Dans cette dynamique, je vois cinq éléments :

La vision critique

La vision de Leibnitz

La vision de Spinoza

La vision de Pascal

La vision de Jung et de Berdiaev

La vision Critique

C’est l’idée selon laquelle il faut tenir le paradoxe de l’homme entre l’inconscient négatif et l’inconscient positif. Cela donne ce qu’on appelle une conscience critique à l’égard de sois même. Il y a des désirs, à l’intérieur de moi qui sont à la fois des désirs de vie et des désirs de mort, et je peux vivre cet ensemble en adoptant une attitude critique à l’égard de la conscience.  Je sors pour moi-même de la toute puissance et je débusque autour de moi les mécanismes de toute puissance, je rentre dans une critique de la toute puissance et du leurre. C’est cette stratégie que l’on trouve chez Freud, c’est une stratégie de la désillusion rigoureuse, on peut éviter d’être dans la toute puissance de la conscience et donc dans l’inconscience sans pour autant tuer la conscience qui se trouve en soi à partir du moment où on engage un travail critique théorique contre soi-même. Il y a une vision, chez Freud, d’un travail scientifique qui est à mettre en relation avec quelque chose que l’on trouve également dans le marxisme  et qui est une théorie de désillusion positive. Nous ne pouvons pas êtres tous puissants, mais nous ne sommes pas forcément impuissants, nous pouvons débusquer les différents leurres qui sont autour de nous et nous constituer en sujets d’un discours critique. Ceci peut amener des choses très fines, à savoir un retour, chez Freud, à l’analyse de l’Œdipe comme une scène qui permet de comprendre les problématiques du désir, à la fois, le désir incestueux et le désir de meurtre.  Se maintenir en équilibre est donc une stratégie possible.

La stratégie de Leibnitz

Cette stratégie du 17àme siècle, c’est de voir l’inconscient comme une providence et de penser le monde à partir d’une dynamique positive de l’inconscient. Leibnitz dit qu’heureusement que nous ne sommes pas conscients de tout, car c’est cela qui nous permet d’être conscients. Nous vivons dans une dynamique de l’existence qui est formidablement bien organisée et c’est grâce à cela que nous pouvons devenir libres.  C’est parce que nous sommes déterminés par la Vie et le projet divin, qui est de vivre et d’organiser la Vie, que nous pouvons devenir des êtres libres et nous humaniser. Si nous devions nous occuper de notre corps et de tout ce qu’il s’y passe, nous n’aurions pas une minute à nous. Nous marchons sans penser à mettre un pied devant l’autre, nous vivons sans penser à respirer ou à digérer, nous avons des perceptions qui nous permettent de nous adapter à notre environnement.  L’existence est admirablement bien faite et c’est parce que nous acceptons cette organisation que nous pouvons exister. Leibnitz voyait dans l’inconscient et son acceptation une réponse heureuse à l’existence.

Il ne s’agissait pas d’une stratégie subjective pour devenir un sujet capable de désir et de critique à l’égard de lui-même, il s’agissait d’avoir une véritable vision du monde en pensant que l’inconscient, c’est un cadeau qui nous est fait en permanence et qui nous permet d’exister. C’est la formidable organisation divine qui agit dans le monde et qui permet la liberté. Il est intéressant de voir comment Leibnitz réconcilie le déterminisme et la liberté en montrant qu’en fait, c’est parce que nous sommes totalement déterminés sur le plan corporel et relationnel avec le monde, que nous pouvons être totalement libres sur un autre plan.

La vision de Spinoza

 Elle est liée non pas simplement à la providence divine, mais aussi à l’énergie du désir à l’intérieur de nous-mêmes. Cette vision reprend celle de Leibnitz en l’approfondissant et en ayant une interprétation, non pas providentielle de l’inconscient mais réaliste, éthique et libératrice.  Spinoza enfonce le clou en disant que si nous étions capables de nous oublier totalement en tant qu’être conscient et si nous laissions agir à l’intérieur de nous la force de notre désir  et de notre énergie vitale, nous serions dans la béatitude et nous comprendrions des choses de l’ordre de l’éternité.  Leibnitz se réjouit de l’existence de l’inconscient, Spinoza pratique une expérience. Toute sa philosophie consiste à dire que si un jour, l’homme est capable de dépasser son égo,  sa conscience, son humanité, si il accepte d’être une vie parmi les vies, il fera des choses prodigieuses. La Vie est d’une puissance prodigieuse, mais malheureusement nous refoulons cette puissance parce que nous avons un égo et que nous nous trompons à propos de l’humanité. Nous voyons tout par rapport à nous-mêmes et nous ne voyons pas les choses par rapport à la Vie.

Dans la fin du livre 1 de l’Éthique, Spinoza fait un procès de Dieu et de l’homme et il explique toutes les erreurs que les hommes font à propos de Dieu. Le Dieu de Spinoza est un infini d’existence, c’est un puits sans fond de vie, c’est un débordement de vie. Je pense que Spinoza a été un juif accompli sur le point de devenir un chrétien accompli et en marche pour permettre aux hommes de comprendre à nouveau ce qu’était le Christ. Il y a chez Spinoza l’intuition du Père céleste comme source infinie d’existence. Cela est dit dans le début de « L’Éthique » lorsqu’il défini Dieu comme étant une substance possédant une infinité d’attributs en une infinité de modes.  Il décrit Dieu comme Platon le décrit dans « Le Banquet » quand celui-ci explique que rien n’est plus extraordinaire que de faire l’expérience de la Beauté et que cette expérience est une fontaine de Vie.

Toute la Bible a cette intuition de Dieu comme fontaine de Vie. Dans le monde indien, Shiva représenté sous la forme d’un phallus, est cette fontaine de vie spermatique qui arrose le monde avec ses semences divines.  Maxime le confesseur parle du sperme divin qui est dans toute la création. Nous sommes devant une puissance vitale extraordinaire et Spinoza dit que, malheureusement, les hommes veulent être conscients et ils veulent contrôler les choses avec leurs désirs et leur Moi, résultat, ils se coupent totalement de la puissance génésique qu’il peut y avoir dans l’inconscient. Pour Spinoza, l’inconscient c’est Dieu, c’est la Vie, c’est le principe de vie infini et si l’homme acceptait d’être inconscient, il ferait des miracles. Spinoza a donné comme exemple les somnambules, capables de marcher sur une gouttière à 20m au dessus du sol sans tomber, on ne peut pas comprendre cela si on ne voit pas que, quand la vie s’exprime, elle fait des choses extraordinaires. Il y a là, une explication pour Spinoza de ce que peut être le miracle. C’est ce qui se passe quand l’homme est capable de dé-subjectiver. Le problème de l’homme, c’est qu’il veut être le centre de l’univers et pour lui, Dieu n’est pas une puissance de vie qui se manifeste à l’intérieur de lui, mais Dieu est un créateur auquel il s’adresse et avec lequel il a une relation sur le mode de la providence quand tout va bien et de la fatalité quand tout va mal.

Dieu, c’est la Vie, ce n’est pas le Moi, le drame du monde c’est d’être dans le Moi et pas dans la Vie. On s’aperçoit que le modèle de la vie véhiculé dans le monde est marqué par 3 éléments : l’égo, la matérialité et l’immédiateté. L’idéal, c’est d’être un individu tout puissant, qui soumet le monde à ses désirs et qui a toutes les réponses matérielles et immédiates à ses souhaits.  Nous sommes là à l’opposé de ce qu’est la vie pour Spinoza et nous sommes à la base des maladies psychiques et politiques de l’humanité. Quand l’humanité est dominée par l’égo de l’individu tout puissant qui veut maitriser le monde et le soumettre à sa propre volonté, quand l’humanité est dirigée par l’homme souverain rêvé par Sade et par la révolution française, nous avons affaire à une véritable catastrophe.

Si nous acceptons d’aller au-delà de notre égo et de laisser rentrer les forces de la vie à l’intérieur de nous-mêmes,, nous pourrons faire des choses extraordinaires, car nous sommes vie dans la Vie, corps parmi les corps, âme dans l’Âme et rien ne peut aller contre nous. C’est l’expérience profonde que l’on a dans les sagesses orientales et qui a été si mal comprise. On pense que les sagesses orientales sont des sagesses nihilistes qui proposent une dissolution de la personne ? Je pense que c’est exactement le contraire et qu’elles sont d’une haute sagesse car cette idée de dé-subjectivation permet de sortir de la névrose profonde qui fait qu’à un moment, on sent le Moi au dessus de la vie alors qu’il faut mettre la Vie dans le Moi. Néanmoins, on peut aller encore plus loin.

Jung et la question du Sujet

Ce n’est pas simplement la question de l’égo et de l’égocentrisme, le sujet c’est extraordinaire et il convient de le réhabiliter. Leibnitz a le sens de la providence, Spinoza a le sens de la vie, Jung a le sens de l’âme et de la quête de l’âme. Jung respecte l’expérience, et même si on trouve les discours de Leibnitz admirables, de Spinoza passionnants,  Jung nous donne les instruments qui nous permettent d’aller dans notre expérience et de comprendre très concrètement les choses. Le sens de la Personne est à la base de toute la pensée de Berdiaev, de toute la pensée chrétienne et de toute la pensée occidentale. La subjectivité c’est ce qu’il y a de plus profond au monde et de plus réel. Lorsque nous sommes face au monde, nous sommes trois, il y a moi, il y a le monde et il y a quelque chose et quelqu’un qui me permet d’être conscient, et de moi, et du monde. Là, nous sommes dans l’englobant, le tout créateur qui fait de nous des êtres conscients. Il nous est donné de pouvoir être des êtres conscients. C’est Saint Augustin et Pascal qui, dans la pensée occidentale ont le sens de cette pensée englobante. Saint Augustin se rend compte que la subjectivité est ce qu’il y a  de plus important au monde et que contrairement à ce qu’on pense, la réalité ce n’est pas la matière, c’est la subjectivité.  Pascal comprend la même chose quand il dit : « Par l’espace, l’univers me comprend, mais par la conscience, je le comprends. » et Berdiaev dit : « La Personne est le fondement de toute chose, toute chose autour de nous symbolise la subjectivité ».

La subjectivité, la Vie et la providence, c’est la même chose, sauf que la subjectivité va dans l’intime de moi-même et là, il y a quelque chose que l’on trouve ni chez Leibnitz, ni chez  Spinoza, ni même chez Freud, c’est la puissance de l’intime. Les choses les plus réelles qui soient au monde se révèlent par l’intime et dans l’intime. Jankélévitch, lorsqu’il parle de l’intime et de la musique a ce mot magnifique : « La symphonie des murmures ». Faites l’expérience de l’intime, c'est-à-dire d’être dans la délicatesse de ce qui vous touche le plus profondément en faisant vibrer vos cellules., tout d’un coup, vous êtes dans l’ultra réalité, dans l’ultra vivant, le monde vibre autour de vous, et là vous vivez quelque chose d’extraordinaire qui est la rencontre entre le conscient et l’inconscient. Il se passe quelque chose d’inouï, tout vous échappe et en même temps, vous êtes totalement présent et plus les choses vous échappent, plus vous êtes présent. Cela s’appelle l’âme, l’intime, c’est en permanence quelque chose que je sais et que je ne sais pas, je le sais parce que c’est moi et je ne le sais pas parce que cela m’échappe totalement. On s’aperçoit que plus les choses nous échappent, plus nous sommes nous-mêmes et plus nous sommes nous-mêmes, plus les choses nous échappent.

Jung est passionné par ce que Freud découvre, l’inconscient, la vie qui nous dépasse, l’ambigüité, le désir, la mort, la vie, et il va donner une chose supplémentaire à tout cela qui est la dimension de l’intime. Cette dimension est liée à l’expérience de l’alchimie qu’il met directement en relation avec l’expérience de la croix du Christ. Il y a en nous un inconscient positif et un inconscient négatif, des désirs de mort et des désirs de vie. Si nous voulons vraiment aller dans la vie, il nous faut faire l’expérience de ce qu’on appelle « l’ombre » qui correspond, en alchimie, à la dissolution du cocon qui va permettre à la chenille de devenir papillon. Jung a une intuition géniale qui consiste, pour la première fois à unifier la vie et la mort à l’intérieur du psychisme, en disant la chose suivante : « Oui, il y a des désirs de vie et des désirs de mort en nous, mais au lieu de constater cela, il faut le pratiquer. ». Pratiquer, la vie et la mort, pratiquer l’intime, c’est l’expérience de l’alchimie, c’est l’expérience révolutionnaire qui est de transformer le plomb en or, c’est découvrir notre royauté qui est notre capacité à être dans la puissance rayonnante de nous-mêmes. L’expérience de la mort, c’est la dissolution de l’égo, c’est la dissolution du moi égocentrique qui veut que Dieu s’intéresse à moi, que le monde soit soumis à ma volonté et à mes désirs matériels, égotiques et immédiats, pour à un moment, permettre à la puissance de se développer.

Cette expérience se trouve chez Spinoza, mais elle est développée sur un mode géométrique qui fait que quelque part, il manque quelque chose, il manque la puissance de l’intime pour pouvoir parler de cette mutation. Spinoza ne prend pas assez le temps d’expliquer comment on sort de l’égo, comment on peut aller dans la puissance royale de l’existence, parce qu’il manque une dimension symbolique, poétique, religieuse. le génie de Jung est d’avoir compris qu’il faut se servir de la religion et de l’image religieuse, parce que c’est le seul moyen qui nous est donné pour faire l’expérience créatrice de nous-mêmes, pour réconcilier toutes les dimensions de notre être, l’ombre et la lumière, le conscient et l’inconscient, la vie et la mort. André Breton dans « Le manifeste du surréalisme » écrit : « Je recherche ce point de l’existence où la vie et la mort, le haut et le bas, peuvent êtres vus d’un même point de vue. ». Les penseurs classiques pensent pouvoir, par la géométrie et les mathématiques, parvenir au même point que la religion, et ils n’y arrivent pas parce que ces langages sont secs et dépourvus d’intime. Le Christ n’a pas fait de la géométrie et des mathématiques, même si tout dans les Évangiles, est géométrique et mathématique, le Christ a été le grand alchimiste qui est allé dans nos forces de vie et de mort pour ressusciter notre royauté.

Berdiaev et le sur-conscient

Avec Jung, nous nous trouvons devant une véritable expérience se servant de la conscience et de l’inconscient pour aller vers la royauté. Mais quelque part, il manque encore quelque chose chez Jung, et c’est tout l’intérêt de Berdiaev qui pense la dynamique psychique de l’homme à travers la trinité conscient, inconscient et sur-conscient. Cette vision des choses, c’est le Christ appliqué à la psychologie, à l’histoire de l’humanité et à nous-mêmes. Nous sommes dans un face à face entre le conscient et l’inconscient, et ce face à face crucifie notre culture, c’est le problème majeur d’une culture qui n’a pas découvert l’inconscient du point de vue créateur, c’est le conscient qui refoule l’inconscient et l’inconscient qui refoule le conscient. Cette opposition donne le problème que l’on trouve au 19ème siècle avec d’un côté les lumières et de l’autre, le romantisme. D’un côté le rationalisme des lumières qui pense que par la raison, le calcul, la géométrie et la science, on va pouvoir tout maitriser, en particulier la nature et l’aveuglement, et de l’autre côté, la révolte des romantiques contre les hommes des lumières et l’exaltation des forces de l’inconscient.

Nous sommes en plein dans la névrose et dans la crucifixion, le romantisme et les lumières, c’est ce qui se passe tous les jours, parce que nous sommes dans un monde marqué  à la fois par les techno-sciences et les excès. Comme on ne sait pas penser l’inconscient et le souffle créateur qu’il y a dans l’homme, on essaye de faire une juxtaposition du conscient et de l’inconscient, avec d’un côté la science qui maitrise tout et de l’autre côté, l’individualisme qui « s’éclate » par exemple, dans le rock n roll ou dans le sexe qui est un éros ébouillanté et éclatant dans toutes les directions. Les hommes de notre temps ne sont pas capables de maitriser les forces de vie et de mort qui sont à l’intérieur d’eux-mêmes et ils vivent simultanément la violence d’une Science qui refoule l’inconscient et d’autre part des bouffées d’inconscience et de violence qui débouchent sur l’irrationnel.

Ce qui est important, c’est de revenir à une expérience humaine des forces de vie et des forces de mort et de comprendre que l’homme a en lui la capacité de dire « Je », c’est sa conscience, mais le « Je » vient de loin et il est lié à la Vie. L’homme est porteur de toutes les forces de vie et il est d’une puissance vitale prodigieuse qui se manifeste en particulier par les forces d’auto organisation, d’auto guérison et régulation qu’il y a à l’intérieur de son corps. L’homme a un héritage, il est fils et fille de la Vie, de la Vie cosmique et de l’énergie du Père, avec toutes les semences qui se trouvent en lui. Monette Vacquin, dans « Main basse sur les vivants » écrit cette phrase magnifique : « Nous vivons une agression comme jamais à l’égard de l’autre, le corps est agressé dans sa proposition prophétique. ». Notre corps est une proposition prophétique, cela veut dire que nous avons en nous toutes les puissances de la vie dont parle Spinoza, le potentiel de toutes les semences divines qui sont à l’intérieur de notre corps et que nous n’imaginons pas.

La résurrection du Christ s’inscrit là dedans, lorsque le Christ ressuscite, ce n’est pas de la magie, Il fait ce que nous sommes appelés à faire, c'est-à-dire à libérer le corps infini qui se trouve avant nous, ce dont nous ne sommes pas capables parce que tout le système mental dans lequel nous vivons est fondé sur l’égo, l’homme souverain, la tentation de l’homme Dieu qui est en train de tout obturer et de tout aliéner en faisant de nous des tyrans esclaves de leur tyrannie.

La surconscience

Il est donc nécessaire de comprendre la surconscience qui renvoie exactement à ce que Nietzche  herchait dans la question du surhomme, c'est-à-dire quelque chose qui est plus que conscient, qui est plus que vivant. Nous avons en nous toutes les forces de la vie, toutes les forces de la Personne, et si nous entrons dans la Vie à travers la communion entre le « Je » et la Vie, nous allons inaugurer une vie totalement nouvelle dont nous n’avons pas imagination. Nous n’imaginons pas la puissance du « Je » comme porteur de vie et comme expérience de la Personne. Berdiaev propose une nouvelle aventure psychique, imaginez que l’on se serve de ce qu’il a dit  dans la médecine, dans  la psychologie et la psychiatrie, pour soigner les gens, nous aurions alors une nouvelle médecine, une nouvelle psychologie et une nouvelle psychiatrie qui auraient les yeux de l’inouï, de l’émerveillement et de la louange.

Est-ce qu’on enseigne la médecine,  la science ou la philosophie dans la louange ? Qui est capable aujourd’hui d’avoir cette parole de louange qui éveille nos intelligences ? Je pense qu’il n’y a qu’une chose à vivre, c’est un espace prophétique expliquant que nous sommes encore loin de la Vie véritable. Il y a une faute dans l’humanité, le récit de le genèse explique qu’il y a une faute, mais ce n’est pas le péché originel, c’est le fait que Eve s’est laissé prendre son féminin intérieur, sa réceptivité, par le serpent qui l’a séduite et que l’humanité n’est plus capable de vivre en communion, elle rentre dans la bonne conscience et par là même, elle se croit arrivée, et comme elle se croit arrivée, elle est  dans la mort. Ce qui fait que nous sommes dans la vie, c’est que nous sommes capables d’avoir constamment  conscience que ce que nous sommes et ce que nous vivons, est peu de chose par rapport à ce qu’il y a à vivre.  C’est la véritable conscience chrétienne et juive, non pas de la culpabilité, mais de la faute libératrice et nous péchons en permanence par défaut ou par excès parce que nous ne sommes pas dans cette justesse.


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