Bertrand Vergely

Introduction à l'éthique de la vie créatrice

L’apophatisme. La logique antinomique. L’éminence.

retrouvez ICI un extrait de la conférence

 


La théologie négative est l’essence de la pensée spirituelle. On ne comprend rien à la morale, à la philosophie et à la spiritualité si on n’entreprend pas une révolution intérieure et si on ne va pas à l’encontre de la pensée banale. Je suis stupéfait de voir l’impréparation morale, mentale et spirituelle dans laquelle nous abordons  les grands problèmes de l’existence.

Le constat d’un monde qui ne vit pas

Nous vivons dans une illusion collective qui est souvent entretenue. Sous prétexte de démocratie et d’égalité, on fait croire à tout le monde que tout le monde peu tout aborder. On ne se rend pas compte qu’il y a des niveaux de réalités et des niveaux de sens qui demandent à chaque fois une très grande préparation intérieure. 

Le monde dans lequel nous sommes est un monde guidé par la consommation, c’est un monde qui a renoncé à faire grandir spirituellement l’homme, il a renoncé à la morale, à la philosophie, à la spiritualité, à tout ce qui est profond. Cette vision est apparue au 18ème siècle lorsque la vision économique est devenue la métaphysique du monde. Je n’ai rien contre l’économie et la technique, mais nous sommes dans la plus grande des confusions lorsque l’économie et la technique entendent devenir la métaphysique du monde et ce qui va le sauver.

Au 18ème siècle nous assistons à un véritable désespoir métaphysique qui envahi  l’occident. Ce désespoir et fondé sur l’idée que réformer les hommes spirituellement et moralement est trop difficile, donc il faut y renoncer et mettre à la place l’économie et la technologie. On va vivre dans un monde où on va donner à chacun le minimum vital pour pouvoir s’en tirer dans son existence, et pour le reste, on renvoie les questions morales et spirituelles à la vie privée.

Nous vivons dans un monde où les être humains sont mal à l’aise, dans un monde qui est lui-même malade parce que les gens sont des idéalistes déçus.  C‘est ce qui se passe lorsque quelqu’un ouvre sa fenêtre, regarde le monde et s’attend à ce qu’il soit idéal, lorsqu’il constate que le monde n’est pas idéal, il est extrêmement déçu et passe de l’idéal à la déception et au scepticisme le plus profond.

Nous entendons des discours extrêmement divers à propos de l’existence, Dieu n’existe pas, la morale est impossible, nous allons tous aller à la catastrophe, nous ne venons de rien, nous  ne sommes rien et nous allons vers rien. Cette vision sinistre des choses est malheureusement communément partagée et dominante. Elle correspond à un mode d’être totalement infantile à propos de la réalité où on s’attend à trouver une réalité « maman » et où on est déçus de na pas la trouver.

Lorsqu’on aborde les questions religieuses et spirituelles avec cette mentalité, bien évidemment , on n’y comprend rien, on s’attend à trouver Dieu, finalement on ne le trouve pas, et on dit qu’il n’existe pas, ou bien quand il est question de Dieu, on a à son égard, une plainte totalement infantile en se demandant comment, Dieu qui est bon et tout puissant peut laisser le monde dans cet état de désordre alors qu’il a la capacité de tout créer et pourrait intervenir s’il le voulait. Cette idée infantile fait que l’on vit une crise spirituelle majeure.

La révolution intérieure

Nos sommes dans un idéalisme déçu mais nous sommes également dans une logique matérielle qui nous fait croire que A est A et que A ne peut pas être à la fois A et non A. La logique dans laquelle nous vivons ne croit pas un instant que quelque chose peut être à la fois elle-même et son contraire. On croit que l ‘on peut penser sans une révolution intellectuelle et morale pour aborder les hautes dimensions de la pensée. Tout le monde trouve normal que pour parler de médecine, de physique, de chimie ou de mathématiques, un certain bagage soit exigé, mais dès lors qu’il est question de morale, de métaphysique ou de philosophie, on trouve normal de pouvoir en parler directement et on se révolte à l’idée qui faudrait s’être préparé, avoir réfléchi et fait une révolution intérieure. Résultat, nous sommes dans la confusion la plus complète.

Si je me permets de rappeler ceci, c’est parce que nous avons là, l’essence même de la théologie négative qui réside dans l’idée qu’une préparation intérieure proprement révolutionnaire est nécessaire pour aborder les grandes questions de l’existence, questions métaphysiques, ontologiques et théologiques, liées à Dieu mais également les questions pratiques liées à l’expérience  morale.

Révolutionnaire, veut dire qu’il va falloir aller contre soi-même, contre le monde et même contre Dieu et contre la théologie pour pouvoir aborder la vérité de nous-mêmes, du monde et de Dieu. Nul ne peut aborder les questions  spirituelles, et morales s’il n’est pas profondément révolutionnaire à l’intérieur de lui-même.

Essayons de comprendre comment la théologie négative a pu surgir de l’intérieur de la théologie chrétienne et comment elle est la théologie authentique. L’idée qui court à propos de la théologie négative est qu’elle est nihiliste et totalement absurde. On a cette idée parce qu’on en parle superficiellement, on dit des choses qui, effectivement donnent l’impression qu’elle est absurde et nihiliste. L’idée courante est qu’il y aurait d’un côté la théologie affirmative qui permet de dire ce qu’est Dieu et de l’autre la théologie négative disant ce que Dieu n’est pas. Il est certain que si j’appelle théologie négative le fait de dire ce que Dieu n’est pas, c’est assez désespérant parce que je ne vais jamais trouver Dieu. Cette vision de la théologie négative me semble totalement fausse et même absurde.

La non-connaissance

Si on est attentif à la formulation de Denis l’aréopagite (6ème siècle après J.C.), qui est véritablement le père de la théologie chrétienne, on s’aperçoit que ce qu’il dit est infiniment plus subtil. Il ne dit pas qu’on ne peut pas connaître Dieu, il dit qu’on connaît Dieu de ne pas le connaître, ce qui n’est pas du tout la même chose. Quand je dis que je ne peux pas connaitre Dieu je l’enferme dans une impossibilité de la connaissance, Dieu est totalement inconnaissable et ce n’est pas la peine d’essayer de le connaitre car nous n’y arriverons jamais. D’un certain point de vue, cela débouche sur l’athéisme et le désespoir.

Tandis que si je dis que je connais Dieu de ne pas le connaitre, cela veut dire que la non connaissance de Dieu est un mode de connaissance, et là je débouche sur un tout autre horizon, voir un mode de connaissance totalement inouï. J’ai l’habitude de penser que connaitre, c’est connaitre et ne pas connaitre, c’est ne pas connaitre, ors la théologie négative nous dit que ne pas connaitre, c’est connaitre. Nous sommes devant quelque chose de totalement révolutionnaire qui nous amène vers un autre mode de connaissance. Autrement dit, la théologie négative n’est pas tant la négation de la théologie que l’irruption à l’intérieur de la théologie d’un mode théologique totalement nouveau et proprement extraordinaire.

C’est extraordinaire parce que dans la logique normale de la vie, on oppose la connaissance à la non connaissance et tout d’un coup, une autre logique apparait et nous explique que la connaissance n’est pas opposée à la non connaissance, la non connaissance, c’est la connaissance, et plus je vais ne pas connaitre, plus je vais connaitre.

La dynamique de la non-connaissance

Le deuxième élément qu’il faut introduire, c’est la dynamique de la non connaissance, la théologie négative n’est pas statique, elle est dynamique et elle est animée par cette entité, au combien paradoxale : moins je connais, plus je connais. C’est ce qui se passe quand j’ai  affaire à une réalité débordante, une réalité non pas riche mais plus que riche, non pas vivante mais plus que vivante, non pas multiple mais plus que multiple. Une réalité qui va infiniment plus loin que tout ce que je peux connaitre et que tout ce que je peux imaginer,  qui me met en état de commencement et qui débouche sur une description de la réalité parfaitement originale.

Cela n’interdit pas ce que je connais et ce que je me représente, mais cela montre que ce que je connais est une toute petite partie de ce qu’il y a à connaitre et que ce qu’il y a à connaitre est infiniment riche. Cette richesse est au cœur de cinq éléments :

Le Vrai

Le Bien

Le Beau

Le divin et le transcendant

L’expérience de Dieu

L’expérience de Proust

Il y a quelque chose qui permet de bien comprendre la théologie négative, c’est l’expérience que Proust fait de ce qu’il appelle le temps retrouvé, nous avons là un exemple très contemporain qui, dans un domaine laïque,  exprime très bien la dynamique de la théologie négative.

Proust vit un véritable désespoir, il voudrait écrire et n’y arrive pas, il va de salons en salons et perd son temps, il est dans le temps perdu. Un jour, à l’occasion d’une sensation, une madeleine trempée dans de la tisane, il a une expérience bouleversante. Il se souvient d’avoir eu la même sensation des années auparavant, quand il était petit garçon dans la chambre de sa tante Léonie. Tout d’un coup, il est stupéfait d’apercevoir que les sensations peuvent êtres intactes à travers le temps, et là il est sauvé !

Si quelque part, la mémoire est intacte à travers le temps, cela veut dire qu’il y a quelque chose de plus fort que le temps qui est la mémoire, elle est capable de traverser le temps. Proust a le sentiment que dans le fond de l’existence, il y a une puissance de vie qui se dilate à travers le temps et qui grandit, il fait l’expérience de la réalité substantielle qui traverse le temps et qui est plus forte que la mort. Il fait une expérience authentique de Dieu. Si Proust était allé au bout de son expérience du temps, il aurait découvert l’Amour de Dieu qui est capable de tout conserver à travers le déroulement des phénomènes.

Rentrons dans nos sensations, devenons des êtres vivants, expérimentons ce que nous sommes, soyons  présents à notre existence. Si nous le sommes vraiment, nous allons avoir des sensations qui vont faire vibrer notre être et nous allons voir ces sensations croitre et devenir des arbres de vie, elles seront de plus en plus belles, de plus en plus présentes. Nous découvrirons alors que la mémoire n’est jamais détruite, elle est en expansion. Nous croyons tous que nous allons à la mort, mais nous allons vers de plus en plus de vie, et ce que nous pensons être la mort ou l’éphémère n’est que le reflet de ce qui se passe lorsqu’on ne vit pas. Si je suis spectateur du monde, si je ne vis pas, je vais avoir le sentiment que tout va à l’échec, que tout se détruit, que tout va à la mort.  A l’inverse, si je vis les choses de l’intérieur, je vais voir que celles-ci grandissent  et  se mettent à croitre de l’intérieur.  C’est important car nous avons là un élément qui va nous permettre de comprendre  l’expérience profonde de la théologie négative et de la vie vécue en profondeur.

Le Vrai

C’est une expérience que l’on confond souvent avec celle de la justesse et on ne voit pas la vérité profonde. La vérité que je vis superficiellement est, soit objective, soit subjective, ce qui est vrai c’est ce qui est vrai en soi, à l’extérieur ou ce qui est vrai pour moi, à l’intérieur. Parler ainsi, n’est pas parler de la vérité.  Parler de la vérité est une expérience de Parole, on s’aperçoit tout d’un coup qu’une parole que l’on nous dit est le début d’une histoire intérieure. Une parole vraie est une parole qui va vivre en nous pendant des années et qui va à la fois se vérifier dans le monde extérieur et dans le monde intérieur. A cette occasion, nous serons dans la vérité.

Nous avons tous des expériences de Parole, un jour quelqu’un nous a dit quelque chose qui nous a semblé vrai,  nous nous sommes mis à vivre avec cette parole, et nous avons pu vérifier la pertinence de cette parole dans le monde extérieur et dans la monde intérieur.

Les Paroles de l’évangile et de la tradition chrétienne sont de ce type, ce sont des paroles vivantes qui sont à l’origine d’une histoire qui grandit en nous comme un arbre de vie et dont nous pouvons percevoir la profondeur révélatrice dans le monde extérieur et à l’intérieur de nous-mêmes. La Vérité, c’est une Parole qui a commencé de vivre à l’intérieur de nous-mêmes et qui n’en fini pas de vivre, plus je vis, plus elle vit et plus elle vit, plus je vis. Nous découvrons alors une expérience de l’infini, nous apercevons que nous n’arrivons pas à épuiser cette parole et nous ne somme pas du tout dérangés par le fait que nous ne l’ayons pas épuisée.  Cela ne me dérange pas de penser que je n’ai pas épuisé la Parole qui m’a tant révélé du monde et de moi-même, au contraire, cela me ravit et je ne suis pas du tout désespéré de ne pas avoir tout compris de l’Evangile ou de telles Paroles de la tradition des pères de l’Eglise. Je ne suis pas en situation d’échec, je suis en situation de promesse.

La promesse, ce n’est pas quelqu’un qui a promis quelque chose qu’il va me donner, la promesse c’est l’état même de l’existence. Quand quelque chose est prometteur, cela donne de plus en plus d’avenir. Je peux dire à ce moment là que je connais la Vérité de ne pas la connaitre. Je fais l’expérience de la vérité en expansion. Cela permet de comprendre ce qu’est un être vrai,  une parole vraie et quel est le critère de la Vérité. Ce critère, ce n’est pas l’objectivité ou la subjectivité, ce n’est pas la réalité extérieure ou la réalité intérieure, c’est ce qui se passe quand je suis petit devant la Vérité elle-même et que je vois quelque chose en expansion. Je suis en mouvement, je suis en marche, je suis éveillé et je suis dans quelque chose de prophétique et de salvateur.

Ce qui est vrai, c’est ce qui me rend vivant est qui rend le monde vivant, ce qui est vrai, ce n’est pas la vérité, c’est la vérité vivante. C’est quelque chose que je connais toujours et que je ne connais jamais, je suis au cœur d’un paradoxe car quelque part, je peux parler de la vérité et d’autre part je ne peux pas en parler. Je peux dire quelque chose et en même temps, je ne peux rien dire. Parfois en ne disant rien, je dis quelque chose et en disant quelque chose, je ne dis rien. C’est le moment de  la parole fulgurante, la coïncidence entre l’être et le non être de la vérité.

Les expériences fortes de notre vie sont des moments où on comprend que l’on n’a pas compris et où on est émerveillés et ravis. Vous ne trouverez pas un savant qui ai vraiment étudié l’univers, la matière ou la vie qui n’ai pas ce type de rapport à la vérité, parce que les choses vont infiniment plus loin. Nous sommes devant quelque chose d’absolument foisonnant et là nous découvrons un certain type de connaissance. Lorsque vous rentrez dans ce type de connaissance, vous ne parlez plus, vous chantez, vous ne marchez plus, vous dansez, une extraordinaire jubilation se saisit de vous et vous ressentez une joie débordante en rentrant dans  ces dimensions de l’existence.

Le Bien

Ce qui est vrai de l’expérience de la vérité et vrai de l’expérience de la morale et de ce qui se passe lorsqu’on rencontre quelqu’un de bien. Quelqu’un peut être bien de trois manières :

En étant en accord avec la loi morale et ayant le respect de la parole et de la loi extérieures

En étant en accord avec une volonté intérieure.

En faisant vivre le Bien à la fois à  l’intérieur de lui-même et à l’extérieur.

Il nous faut comprendre que l’expérience morale authentique nous emmène dans des territoires extraordinaires. Lorsque quelqu’un est vraiment obéissant et qu’il a vraiment de la volonté, c’est une expérience humaine à la foi personnelle et collective tout à fait stupéfiante. Ce qui manque le plus à l’humanité, c’est la rencontre avec un être qui  a de la force morale et qui est capable de traverser l’existence avec cette force morale, on en est totalement  illuminé. Les grecs considéraient que l’homme de bien était la chose la plus précieuse au monde. C’est celui qui nous fait voir l’homme tel qu’on ne l’a jamais vu. On  n’a pas imagination de ce que peut être quelqu’un qui est capable d’une véritable obéissance et d’une véritable volonté.

Je suis toujours frappé de voir sur les rayons des livres de philosophie des appels à la désobéissance, c’est tellement banal. Quand fera-t-on un livre sur l’obéissance, au lieu de faire des hymnes à la désobéissance et à la révolte ?

On commence à avoir une petite idée de cela quand on a affaire à des grands artistes qui sont totalement dédiés à leur art, on comprend alors ce que c’est qu’un être obéissant et qui a de la volonté. Cela donne une dimension humaine extraordinaire.

Là encore, on fait une expérience de la théologie négative. On n’a pas encore fait l’expérience de la véritable morale, car elle est tellement belle et tellement rare.

Le Beau

La beauté, on en a parlé avec Berdiaev. Ce principe harmonieux se retrouve à l’intérieur de nous-mêmes et à l’extérieur,  dans un monde harmonieux et une humanité harmonieuse. Nous faisons véritablement l’expérience de l’harmonie et de la Beauté, nous découvrons une Beauté encore plus belle que toutes les beautés qui existent et qui n’ont jamais existées, et là nous sommes proprement stupéfaits par ce que nous voyons.

Ceci permet d’introduire à la connaissance de Dieu. Faire l’expérience de Dieu c’est faire l’expérience de la réalité la plus extraordinaire qui soit. Au fond de la réalité, en nous-mêmes et dans le monde, il existe une puissance de vie et d’amour dont nous n’avons absolument pas imagination. Quand on rentre en contact avec cette puissance de vie et d’amour qui est ce qu’on appelle Dieu, c’est absolument étourdissant. Nous vivons alors les choses les plus belles et les plus extraordinaires de notre vie, on est heureux  d’exister pour avoir eu la grâce infinie de pouvoir entrer en contact avec une telle réalité, une telle puissance, un tel Amour.

On s’aperçoit alors que le langage le plus adéquat pour parler de Dieu est la théologie négative, c'est-à-dire ce qui ne prétend pas épuiser son objet, mais ce qui se laisse totalement emporter par cet objet lui-même et projeter au delà de lui-même. Quand Denis l’aréopagite nous dit : « Je connais Dieu de ne pas le connaitre », il dit cela pour nous offrir ce que peut être la connaissance de Dieu, pour nous faire participer à ce que peut être cette réalité divine.

Les maitres zen du japon utilisent toujours le paradoxe pour court-circuiter  le mental et permettre l’illumination. Si ils disent par exemple : «  Cette pomme n’est pas une pomme », je vais être choqué et je vais me réveiller. Ce qui fait que nous dormons, c’est que nous normalisons le monde, c’est que nous appelons une pomme, une pomme est qu’il n’est pas question de penser que cette pomme n’est pas une pomme, d’ailleurs, si quelqu’un disait que cette pomme n’est pas une pomme, nous dirions qu’il est fou.

Dire qu’une pomme n’est pas une pomme, c’est l’ouverture à la vie. J’ai compris cela en regardant le tableau de la chambre de Van Gogh à Arles. Ce tableau est tout a fait bouleversant, on y voit une chambre avec un lit, une table, une chaise, un parquet, et ce qui est tout a fait extraordinaire, ce sont les marbrures du bois des meubles et des lattes du parquet. Quand il peint sa chambre, Van Gogh peint son âme, il peint un monde intérieur et c’est cela qui est bouleversant. Ce que l’on voit, on ne le voit pas, et ce que l’on ne voit pas, c’est cela qu’il y a à voir. C'est-à-dire que Van Gogh a peint l’invisible, il n’a pas reproduit sa chambre, il a peint toute sa vie. Le véritable tableau de Van Gogh est invisible parce qu’il n’est pas dans le tableau, il est en nous, il est dans notre cœur, il est dans notre âme.

Voir le tableau de Van Gogh s’est pleurer devant l’humanité, devant la beauté, c’est être bouleversé, c’est se dire qu’il est inouï de peindre avec autant d’âme, autant de cœur, autant d’humanité. On ne voit pas le tableau, on le vit, on le sent. C’est cela l’expérience esthétique, c’est cela l’expérience divine, tout d’un coup, je ne suis plus dans la Vérité ou dans le Bien, je suis dans l’invisible, je suis bouleversé par la vie, par quelque chose qui vient vers vous et qui vous emmène dans l’invisible, tout est dit dans cette chambre et dans ce tableau.

Magritte a utilisé exactement le même procédé dans le fameux tableau qui dit : « Ceci n’est pas une pipe ». Il peint une pipe et il écrit : « Ceci n’est pas une pipe ». Il a raison, car il agit comme le maitre zen et comme Van Gogh, pour nous réveiller. Quand un peintre peint une pipe, ce n’est pas une pipe, c’est l’image de cette pipe, quelque part, la pipe qu’il a peinte n’existe pas, il y a un gouffre entre la pipe réelle et ce que l’on voit sur le tableau. Nous voyons la représentation d’une pipe et en disant que cette pipe n’est pas une pipe, Magritte a dit la vérité de la pipe, il a dit la vérité de la peinture. La pipe n’existe pas, la peinture n’existe pas, sur un tableau, ce qui existe, c’est l’artiste, c’est l’invisible, c’est nous, c’est le moment d’émotion que l’on a, le moment d’éveil et la libération de l’imagination créatrice. Du coup, je me sens vivant, je sens les êtres et les choses vivre autour de moi et cela est fantastique.

Nous apercevons que Magritte, Van Gogh, les artistes et les maitres zen pratiquent la théologie négative. Là nous revenons à la réalité de la théologie négative qui implique un état révolutionnaire et créateur.

Le divin et le transcendant

Il y a dans l’existence du monde et dans l’existence de l’homme quelque chose d’extraordinairement nouveau. Voir et vivre, ça n’est possible que si nous devenons extraordinairement nouveaux dans ce que nous voyons et dans ce que nous vivons. Si on lit bien Hegel, Aristote et Platon, nous voyons que ce sont d’extraordinaires commentateurs de ce qui était toute la pensée du moyen âge, merveilleusement résumée par Etienne Gilson dans cette formule :  « De l’extérieur à  l’intérieur et de l’intérieur au supérieur ». Le principe de Hegel, c’est la négativité, c’est le fait d’être contre, d’aller contre soi, contre le monde pour restaurer l’origine perdue et ineffable de toutes choses.

Nous vivons dans le monde,  nous vivons en nous-mêmes mais nous dormons, nous vivons à la surface des choses. On devrait chanter, on devrait danser, on devrait vivre avec des hymnes, ors nous vivons tous au 10ème, au 20ème, au 50ème ou au 100ème de nos possibilités. D’où l’expérience philosophique de Hegel, Platon et Aristote qui réside dans la dialectique.

La dialectique, c’est commencer par dire : « Ce cahier est un cahier et cette table est une table », on dit ainsi un certain nombre de choses logiques qui suppose qu’une chose ne peut pas être elle-même et son contraire. Cela, c’est ce qui nous permet de fonctionner dans la vie normale et d’être dans le pratico-pratique d’une manière cohérente pour assurer les tâches de première nécessité. Il est évident que ce qui nous permet de vivre, c’est qu’on est tous d’accord sur le fait que cette table est une table, ce cahier est un cahier, que nous sommes bien à Paris, en France et dans cette salle. On s’aperçoit que si on accepte ces données minimales, on peut faire une société autour de cela et on peut s’entendre. Néanmoins, l’intérêt de tout cela, c’est d’aller dans la Vie et là, commence la dialectique, quand je passe de l’extérieur vers l’intérieur.

C’est faire cette opération décrite par Van Gogh ou par Magritte en disant : « arrêtez de dire qu’une table est une table, qu’une chaise est une chaise et que le monde est le monde, arrêtez de dire que l’homme est l’homme. » L’homme est un monde et cela est d’une extraordinaire richesse, et donc, le monde n’existe pas, l’homme n’existe pas, rien n’existe parce que tout vit, arrêtez d’être dans l’existence et soyez dans la Vie. Arrêtez d’être objectifs, arrêtez d’être subjectifs, soyez vivants.  Cela est très intéressant parce que c’est le début de la vie, le début de l’histoire, le début de la parole, le début de tout ce qui est créateur. Après avoir accepté d’être dans le pratico-pratique, je rentre dans la vie et je fais apparaître la vie à l’intérieur des objets, à l’intérieure de sujets et je resitue l’origine vivante de toutes choses.

Cela nous amène vers le supérieur qui nous dit que la vie n’est rien par rapport à la Vie qui est derrière la vie et qui est encore plus extraordinaire que tout ce que l’homme peut imaginer  parce que là nous rentrons dans le moment transcendant et dans le divin de l’existence. Dans ce moment transcendant et divin il y a une chose importante, c’est que je ne peux accéder à ce niveau là que si j’ai libéré en moi le divin intérieur de la Personne que je suis. Aller vers le supérieur, c’est aller au bout de cette expérience que l’on fait de la vie en soi et autour de soi pour découvrir que si on les vit vraiment, les objets et les sujets, c’est nous qui les créons. C’est nous qui les faisons apparaître, qui les faisons vivre, nous découvrons le créateur et nous comprenons qu’il y a un créateur dans le monde, nous comprenons que Dieu existe. Nous ne comprenons pas simplement que Dieu existe, nous comprenons que Dieu vit et que dieu nous aime parce qu’il nous donne la création. Il me met en avant pour me dire ; «  Le créateur et le Dieu, ça va être toi ! ». C’est ce que dit Saint Athanase : « Dieu s’est fait homme pour que l’homme devienne Dieu ». L’expérience dans laquelle l’homme devient Dieu c’est le moment où je deviens créateur et où je fais surgir la vie des objets autour de moi.

Le transhumanisme rêve d’arriver à la création humaine, il veut libérer la création non pas par Dieu mais par le virtuel et c’est ce qui va inévitablement déboucher sur des catastrophes parce que à partir du moment où on touche à des choses divines en dehors de Dieu cela va vers le cancer. Le cancer c’est la vie qui prend une voie parallèle, et quand la vie prend une voie parallèle en ne passant plus par la Vie, les cellules explosent dans tous les sens et prolifèrent. Nous allons vivre une expérience de cancérisation du monde à travers le virtuel et j’aurai l’occasion de reparler de ce sujet qui est à la foi terrifiant et passionnant  car il est spirituellement  extrêmement riche. Nous sommes dans un monde qui a décidé de se passer de Dieu mais qui ne peut pas s’empêcher de vivre quand même avec  Dieu parce qu’il en a la nostalgie, il va donc vouloir vivre avec Dieu sans Dieu et aboutir à l’homme créateur.

L’expérience de Dieu

Ors l’homme créateur nous vient de Dieu, avec Dieu qui nous donne de développer cet Amour. Les physiciens quantiques expliquent cela très bien. Il est extraordinaire de voir la relation que l’on peut faire entre le type de logique développée par la théologie négative et la physique quantique. Ce qui caractérise la physique quantique, c’est qu’elle repose sur une idée très simple mais géniale : à un certain niveau de réalité de la matière, on est obligé de remettre en question le postulat d’objectivation parce que l’infini n’est possible et perceptible que si l’homme s’implique pour pouvoir le mesurer.

L’expérience de la subjectivité dans la physique quantique nous montre que quand le physicien est en relation avec l’infiniment petit, il découvre que c’est lui qui fait apparaître la matière à travers les décisions qu’il prend pour pouvoir la voir, et que quand la matière apparaît, elle le fait d’une manière fulgurante et totalement imprévisible.

La physique quantique nous met en face d’une perception totalement créatrice. La rencontre entre la théologie négative et la physique quantique nous permet de comprendre la logique de la création. C’est la logique même de la synergie telle qu’elle est pensée par les Pères, qui disaient que pour l’homme, vivre véritablement, c’est aller dans l’Amour de dieu et quand l’homme est dans l’Amour de Dieu,  il entre dans un principe totalement créateur de l’existence. Dans ce principe, l’existence est fulgurante et imprévisible parce qu’elle est totalement nouvelle et radicalement originale.

En conclusion

Quand nous parlons de la théologie négative, nous parlons de l’extraordinaire de la tradition chrétienne. Il y a une crise du christianisme et de la religion en occident parce que nous avons totalement perdu la vision créatrice de la tradition chrétienne. On ne peut pas aborder le Christ si on ne fait pas un effort pour penser qu’avec le Christ, nous sommes dans un ordre de choses totalement extraordinaire. La tragédie et l’erreur de la modernité, c’est d’avoir voulu humaniser le Christ pour le mettre à la hauteur de tous, on l’a banalisé et on lui a fait perdre tout son aspect extraordinaire. A un moment, le christ ne s’appelle plus le Christ, il s’appelle Jésus, et Jésus, c’est un grand frère, un grand frère très gentil, à la limite, un pote, mais ce n’est plus le Fils de Dieu. Il y a des gens qui trouvent merveilleux  que le Christ soit un copain, qu’il soit un ami, qu’il soit proche de nous. Je pense que c’est une tragédie qui fait perdre totalement la dimension époustouflante que l’on trouve à l’intérieur de la tradition chrétienne.

Le jour où la tradition chrétienne retrouvera, en occident, la dimension extraordinaire et époustouflante du Christ, et pas simplement son aspect social et humain, le christianisme pourra débuter une nouvelle histoire.

 

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