Bertrand Vergely

Introduction à l'éthique de la vie créatrice

L’homme noble - Eckart

retrouvez ICI un extrait de la conférence

 

La Présence

Pour parler de Maitre Eckart et de l’homme noble, nous allons faire un petit détour capital pour comprendre toute expérience religieuse et philosophique. Cela permettra de comprendre la notion de détachement qu’il y a chez Maitre Eckart et derrière cette notion  la notion de noblesse.

Pour comprendre Dieu et l’expérience religieuse, il faut absolument comprendre ce qu’on appelle la Présence. Si on ne relie pas Dieu à la vie et à la Présence, on ne peut rien comprendre. Une partie de la science, de la philosophie et de la culture n’y comprend rien parce qu’elle voit en Dieu un concept. Ils pensent que c’est une explication, une cause, et forcement, lorsqu’on envisage Dieu ainsi on tombe sur le paradoxe de la condition humaine qui est en même temps le paradoxe de la question du Mal. Comment une cause aussi parfaite que Dieu a pu créer un monde aussi imparfait ?

C’est ce qui amène un certain nombre de penseurs à récuser Dieu et ils le récusent d’autant plus que, expliquer le monde et ses imperfections par Dieu, cela fini par justifier les imperfections au nom de la création divine, cela scandalise nos contemporains et on les comprend.

On ne comprend rien à l’idée de Dieu si on ne comprend pas qu’Il est non pas à l’extérieur de nous mais  à l’intérieur sous la forme d’une présence qui est la divine Présence. L’expérience de la Présence est l’expérience originelle de  ce qu’on peut appeler l’être au monde de l’homme, et l’homme premier, et non pas primaire, vit dans cette expérience de la Présence.

Nous sommes tous « païens »

Ce qui est à la base de la culture humaine, c’est l’expérience des hommes dit préhistoriques, or ces hommes sont immergés dans la nature et dans les forces de la nature, ils font une expérience cosmique et ils ont conscience des différents  niveaux d’énergie qu’il y a dans la nature. Ils ont le sens des présences, des esprits, cela se traduit dans la mythologie, par les dieux. Il faut voir les dieux de la mythologie comme des fréquences énergétiques qui caractérisent certains niveaux n’énergie, et il n’est pas complètement stupide de mettre en relation chaque élément de la nature avec un dieu particulier.

On peut dire que nos contemporains, lorsqu’ils vont à la montagne, sont en relation avec le dieu de la montagne, comme on peut être en relation avec le dieu de la mer, du soleil ou du vin. Nous sommes tous quelque part païens,  ce n’est pas un problème car le paganisme c’est d’être relié au pays, le problème c’est d’en rester là.

Il y a également les présences humaines, les énergies humaines, et nous les percevons à travers des personnes bénéfiques et parfois, malheureusement à travers des personnes maléfiques. Heureusement, la plupart du temps, ce sont de belles présences et ce que nous retenons d’un être humain, c’est sa présence, c'est-à-dire cet au-delà de lui-même qui est lui-même et qui parle avant lui-même. La présence, c’est l’impression qu’on laisse quand on n’est plus là, tout d’un coup, dans l’absence, on voit apparaître la présence et quelque chose de  l‘énergie intime qui se livre.

La divine Présence

Et puis, il y a une présence venue d’ailleurs, une présence inouïe et exceptionnelle, c’est la divine Présence, nous la ressentons comme l’arbre de Sephirot dans la Kabbale. Cet arbre nous montre les degrés de la connaissance et nous emmène du royaume vers le couronnement de l’être, et il y a toujours une idée de la gauche et de la droite de Dieu et de ses deux aspect, l’un c’est l’amour et la miséricorde et l’autre la fermeté et la justice. Dans l’expérience que l’on peut avoir de Dieu, il y a ces deux aspects, Dieu est une expérience, dans la mesure où nous rentrons en contact avec lui et où nous recevons à la fois de l’amour mais aussi beaucoup de fermeté. Il n’y a pas de fermeté sans amour  et il n’y a pas d’amour sans fermeté.

Le dialogue avec Dieu existe et il demande à la fois d’ouvrir son cœur et de rassembler son existence. La Kabbale a raison de parler de l’amour et de la fermeté de Dieu qui nous parle à travers ces deux aspects et nous guide pour nous emmener dans des degrés d’existence de plus en plus profonds. La notion de présence est très importante pour comprendre maitre Eckart et les expériences du néant et de la noblesse.

Dieu n’est pas une abstraction, c’est une réalité, une expérience et il n’existe pas simplement sous la forme de la présence abstraite d’un principe rationnel qui permet d’expliquer le monde. Il existe à l’intérieur de notre être, comme le disait saint Augustin : « Cet étrange étranger, plus intime à moi-même que moi-même et qui me parle de l’intérieur ». L’expérience de la présence renvoie à un concept philosophique très important dans la mesure où, à travers la notion de présence, nous avons la résolution d’un problème qui n’a jamais cessé de tarauder la philosophie.  

La connaissance

Les philosophes se sont posé la question de savoir si la connaissance était une affaire d’expérience ou d’idée,  si la connaissance c’est l’abstraction à l’égard du concret ou bien  la concrétisation à l’égard de l’abstrait. La connaissance n’est ni l’un ni l’autre, parce qu’elle est les deux en même temps, dès que l’on vit une expérience où une idée, il y a un processus extraordinaire car l’idée jaillit de l’intérieur de l’expérience et l’expérience jaillit de l’intérieur de l’idée.  Une expérience concrète, si  c’est le contraire de l’idéal, ce n’est pas intéressant, mais si une expérience est vécue au point de faire entrevoir une idée, là c’est très intéressant.

En fait, l’expérience réelle et l’idée réelle, c’est la même chose. Un jour, en buvant un verre de vin du Roussillon, je me suis dit : « Le vin, c’est ça ! », on peut le dire pour tout. On peut dire que la musique c’est Jean Sébastien Bach ou bien Mozart, si l’idée qu’on se fait de la musique est là, de même, on peut dire que Maitre Eckart c’est la mystique. A un moment de l’histoire de l’humanité, la meilleure idée qu‘on puisse se faire de Dieu, c’est le Christ. Tu veux savoir qui est le Dieu tout puissant ? Regarde l’enfant dans la crèche !

 

Il y a l’expérience qui donne l’idée, mais il y a aussi l’inverse, il y a des pensées qui sont des expériences. Dieu, ce n’est pas un mot comme un autre, ce n’est pas une idée comme une autre, si vraiment je me concentre sur l’idée de Dieu, cela devient une expérience, cela devient quelque chose que je vis. Il y a des mots, des idées qui nous font vivre, des mots qui sont plus que des mots, des idées qui sont plus que des idées et qui, à un moment, bouleversent notre existence.

La Pensée

Il y a la Présence et il y a la Pensée, dans la vraie Pensée, il y a coïncidence entre l’idée et l’expérience, et là nous trouvons la réalité. La réalité est spirituelle et le spirituel est réel et cela permet de comprendre la vie. Dans le prologue de Saint Jean, il est dit qu’au commencement, était la Parole et la Parole était Dieu, la lumière a été envoyée dans les ténèbres et la Lumière était la Vie. La Lumière, la Vie, La Présence, c’est la même chose, La réalité dans laquelle nous vivons est intensément spirituelle et le spirituel est intensément réel.

Nous nous en rendons compte dans toutes les expériences fortes de la vie qui partent de l’intime de nous-mêmes pour aller vers l’infini et qui partent de l’infini pour allers dans l’intime de nous-mêmes. Tout ce que nous voyons autour de nous est extraordinairement vivant mais nous ne nous en rendons pas compte, sauf dans des états mystiques, poétiques ou amoureux. Dans ces moments là, nous découvrons l’extra ordinairement vivant de toutes choses et nous comprenons ce que la Sagesse veut dire.

La Sagesse est un état de conscience qui nous donne la juste mesure des choses. Si nous avons conscience de l’extra ordinairement vivant de la réalité, nous sommes extrêmement scrupuleux, attentif, humbles, pour protéger, vivre et permettre à cet extraordinairement vivant d’exister. Là nous avons des pensées véritables, des pensées justes qui débouchent sur la vie et des vies qui débouchent sur la Pensée. Nous comprenons ici, ce que c’est que la Parole, le Verbe, Le Verbe décrit toute la circulation qui va de la vie divine invisible au monde visible et du monde visible au monde invisible. « Au commencement était le Verbe », au commencement est une Vie infinie qui se relie à tout et un tout qui se relie à la vie infinie.

Une Parole qui guérit

La Parole peut guérir parce que toutes les maladies sont des paralysies de l’énergie qui n’arrive pas à aller du visible à l’invisible et de l’invisible au visible. Les maladies sont des perturbations de notre relation au Verbe. Une chef de clinique en oncologie donne la définition suivante du cancer : «  Le cancer c’est la manifestation de la violence de  l’homme contre lui-même ».  Lorsque la relation au Verbe est perturbée, il y a une sorte de mécontentement profond contre cette perturbation qui se traduit par un état de violence,  mais lorsque la relation au Verbe est rétablie, on guérit, on ressuscite, on vit une vie nouvelle. 

La Morale

Ce que l’on peut comprendre de la phénoménologie, va nous permettre de comprendre l’intériorité chez Maitre Eckart ainsi que la notion d’âme qui est LA notion fondamentale. Il y a deux manières de parler de la morale, une manière catastrophique et abstraite, qui est celle que l’on entend tous les jours et qui dévaste la notion de morale, et puis il y a une manière profonde qui donne à la morale toute sa noblesse. La manière catastrophique de parler de la morale est liée à la vision sociologique et politique de la morale, c’est celle qu’on entend partout. Lorsqu’on demande à nos contemporains ce que c’est que la morale, la majorité répond que ce sont des règles que la société a inventé pour permettre le vivre ensemble.

La morale est donc enfermée dans un diptyque dont elle n’arrive pas à sortir, c’est l’opposition entre l’ordre et le désordre, entre le conservatisme et le libéralisme. 

Lorsque la morale est pensée comme des règles extérieures qui s’appliquent aux individus, il y a forcément un conflit entre les règles et les individus, si j’impose mes règles à des individus, forcément à un moment ou à un autre, ils vont se révolter contre ces règles parce qu’ils vont étouffer, ils réclameront la liberté et la fin de la morale. Mais si à un moment, les êtres sont livrés à leur réalité, la liberté va devenir désordre, et nécessitera un retour à l’ordre et à la morale.

Autrement dit, on va créer un cercle vicieux dans lequel  la morale va entretenir son contraire : la liberté et celle-ci entretiendra son contraire : la morale, et on va tourner en rond dans cette opposition en posant les questions que l’on entend tous les jours dans les médias : « Est-ce qu’il faut un peu plus d’ordre ou un peut plus de liberté ? ».  Comme on ne sait pas quoi faire, on fait les deux, et nous sommes dans un monde qui est à la fois extrêmement moralisateur et extrêmement permissif. On fait tout et son contraire, nous sommes complètement perdus en matière de morale parce que nous ne vivons pas les choses de l’intérieur.

Il existe une autre morale qui n’a rien à voir avec cette morale et qui justifie la parole de Pascal : La vraie Morale se moque de la morale », cette vrai Morale, c’est la morale du Christ, celle qu’Olivier Clément appelait une hyper- morale. Il y a une autre manière de vivre la morale que celle de la règle extérieure, que j’appellerai la morale bourgeoise, pharisienne et légaliste, qui se casse la figure et qui fait que le monde se casse la figure. Cette morale, c’est celle qui part de l’intime de nous-mêmes, de notre cœur, de notre chair, de la partie la plus profonde de notre vie. Si je fais l’expérience de l’intime de moi-même, il va se passer  quelque  chose que la phénoménologie a découvert  d’une manière géniale. Devenir un être vivant, c’est devenir présent à soi-même et comprendre qu’il n’y a pas plus extraordinaire que de commencer à être présent à soi-même.

Descartes en fait l’expérience dans « Le discourt de la méthode », quand il explique qu’il a fait la découverte la plus prodigieuse qui soit, celle de la vraie science. Cette découverte se trouve dans la conscience et il dit cette chose tout à faite étonnante : « La science que nous donne la conscience est plus rigoureuse que les mathématiques et la logique » La logique et les mathématiques, nous demandent d’appliquer des règles, ce qui n’est pas vraiment rigoureux car nous sommes encore à l’extérieur.

En fait c’est assez commode que la réalité soit pensée par des règles parce que quel que part, nous n’avons pas à nous investir et à donner le meilleur de nous-mêmes. Mais si je veux, à un moment, être vraiment rigoureux, il n’y a qu’une manière de le faire, c’est la présence à soi et la présence continuelle à soi. Je peux être logique sans être forcément présent à moi-même mais je ne peux pas être présent à moi-même sans être présent à moi-même.

 Si je fais l’expérience de l’homme vivant et de la vie, je vais premièrement m’ouvrir à l’autre, deuxièmement m’ouvrir au monde, troisièmement m’ouvrir au temps et quatrièmement m’ouvrir à l’au-delà du temps.  Quand on est vivant, on aime la vie, quand on aime la vie, on l’aime chez l’autre, et du « Je » nait le « Tu », c’est ça l’ouverture à l’autre, c’est la même chose que l’ouverture à la vie. Il n’y a pas de vie sans autre, il n’y a pas d’autre sans vie et cela permet de comprendre la notion d’intentionnalité qu’il y a dans la phénoménologie lorsqu’il est dit que toute conscience est conscience de quelque chose, c'est-à-dire que toute conscience sort d’elle-même parce que tout ce qui est vie est désir de vie, élan vers la vie, élan vers l’autre.

Nous apercevons que la relation à l’autre n’est pas du tout donnée par une règle, elle vient de l’intérieur de nous-mêmes, de l’amour que nous avons de nous-mêmes, du vivant que nous avons en nous-mêmes, et il n’y a pas besoin d’un ordre politique qui mette des règles pour qu’il y ait de la morale.

Je découvre une morale extraordinaire, cette morale est d’avoir un infini plaisir que l’autre existe, parce que  faire l’expérience de l’existence d’autrui, c’est la même chose que faire l’expérience de ma vie. Quand on fait l’expérience du bonheur, il ne viendrait pas à l’idée d’être heureux tout seul, le bonheur, par définition cela se partage, ou alors, ce bonheur n’est pas heureux, quand l’autre existe, je rentre dans le monde.

Personne ne sait ce qu’est le monde car il est fait d’une infinité de mondes, et c’est une manière qu’a l’infini de se manifester dans notre existence, il y a le monde de l’éducation, le monde de la médecine, le monde de l’art, celui du cinéma, de l’administration, du journalisme, de la politique, partout il y a des mondes, nous avons affaire à une multiplicité débordante.

Nous faisons l’expérience de l’autre, l’expérience de la vie, l’expérience du monde, et il y a une expérience encore plus extraordinaire, c’est l’expérience du temps. Dans le monde et à l’intérieur de chaque monde, il y a des niveaux d’énergie, des niveaux de réalité qui sont de plus en plus extraordinaires dans lesquels il se passe des choses, et plus il y a de vie, plus il se passe des choses et plus il se passe des choses, plus à un moment, on passe du monde visible au monde invisible, du monde palpable au monde impalpable, du monde dicible à l’indicible et à l’ineffable.

Cela permet de comprendre ce que  Levinas appelle « Le visage », le visage, c’est le fait inouï qu’un être humain ait quelque chose d’unique qui s’exprime par son visage et ce visage n’en fini pas d’être vivant et, comme dit Levinas, on ne peut pas en faire le tour, il y a quelque chose d’unique dans la personne humaine qui s’exprime par le visage et cette expérience du visage débouche sur ce qu’on pourrait appeler la Morale à l’état pur.

Il y a des moments dans l’existence où ce que l’on vit est tellement beau qu’il ne nous vient pas à l’esprit de pouvoir le tuer ou que cela soit concerné par la mort. L’expérience du visage, c’est l’expérience de la vie et du désir infini de vivre. L’expérience de la Présence qui m’amène à la présence à l’autre, au monde, au temps et à l’ineffable, est résumée par le fait que quand j’ai vécu cela, j’ai envie que ça vive, j’ai l’amour infini de la vie, j’ai un désir infini de vivre.

Là nous sommes dans un espace où la vie, la mort, la souffrance n’existent plus. C’est pour cela que Michel Henry cite dans son livre « Incarnation » cette parole de Maitre Eckart qui dit : «  La vie est tellement vivante que les damnés en enfer préfèrent vivre et être en enfer que  ne pas vivre. »

Maitre Eckart

Alain de Libera dans son livre «  Pensée au Moyen-âge » écrit que Maitre Eckart, en parlant de l’irréductibilité de l’âme, a posé les prémices de l’intellectuel dans le monde moderne, c'est-à-dire de l’homme qui vit à part en ayant une vie intérieure, intellectuelle et critique. Penser ainsi, c’est passer complètement à côté de Maitre Eckart en ayant une vue sociopolitique qui est peut-être juste mais qui nous fait manquer l’essentiel.

Maitre Eckart, c’est fondamentalement le penseur de la vie intérieure et de l’âme, en lisant ses sermons et ses traités, on voit partout revenir l’idée qu’il faut absolument que le chrétien rentre en lui-même et à l’intérieur de son âme parce que tout est dans son âme, et il ne pourra rien comprendre de Dieu, il ne pourra rien comprendre de la vie religieuse s’il ne rentre pas dans son âme.

Il faut savoir que Maitre Eckart est le prieur d’un couvent de moniales et qu’il est confronté à l’évolution de la vie spirituelle de ces moniales et à leur vision religieuse. Le problème de la vision religieuse, c’est qu’en général, les gens religieux se trompent de religion et ont un rapport totalement extérieur à la religion.

 Ce n’est pas parce qu’on est né dans une religion que l’on peut faire l’économie de l’humanité, un certain nombre de chrétiens ne comprennent rien au christianisme parce qu’ils n’attendent qu’une chose du christianisme, c’est la résolution des problèmes sociopolitiques, donc  ils se reconnaissent dans une Eglise nationale, identitaire ou sociale, mais pas du tout dans l’expérience de la profondeur.

Nous sommes tous marqués par cela, nous aimerions tous que la religion résolve les problèmes du monde et nous en sommes les témoins à travers le radicalisme religieux qui vient des mouvements politiques islamistes. Les Islamistes sont des hommes qui rêvent que la religion vienne résoudre tous les problèmes de la socio histoire, et comme les choses ne vont pas assez vite, ils les précipitent par des attentats atroces et meurtriers. 

On s’aperçoit que cette vision s’exprime dans quantité de mouvements religieux et la caractéristique de tous ceux qui ont cette vision, c’est que ce sont des gens en colère, qui ne sont pas heureux. Ils sont crispés sur le monde, sur la religion par rapport au monde, ils n’ont qu’un rêve, c’est d’établir une dictature religieuse où tout le monde obéit à des règles.

Maitre Eckart est exactement confronté à cela et il dit que dans tout enseignement du Christ, il faut faire le contraire de ce que nous faisons naturellement. Le christianisme doit arrêter d’être dans le national, l’identitaire, la socio histoire et le politique. Nous devons rentrer à l’intérieur de nous-mêmes, dans notre âme parce que c’est là que nous allons trouver la vraie Morale et la vraie Vie qui pourront avoir des effets sur la vie politique et sociale. Tout est en  nous et ce qu’il faut apporter au monde pour le guérir, c’est de comprendre cela.

Maitre Eckart n’a pas fait de phénoménologie mais il y a des phénoménologues qui se reconnaissent dans Maitre Eckart, en particulier Michel Henry à travers la notion de vie, de lumière et d’expérience de la vie.

Sauver le monde

 Si nous avons une véritable expérience de la Présence, nous allons introduire quelque chose de totalement nouveau dans l’existence et c’est ce qui sauve le monde. Sauver le monde, sauver l’homme, cela veut dire avoir un vrai intérêt pour l’homme et pour le monde. C’est ce qui se passe lorsqu’on rencontre un grand vivant, les grands vivants ont un grand intérêt pour la vie qui est en eux et cela fait qu’ils aiment les autres, ils aiment le monde, ils aiment le temps, ils aiment Dieu, ils aiment tout.

La question la plus importante a été posée par Nietzche : « Est-ce que la vie intéresse encore l’Europe ? », est-ce que ça nous intéresse de vivre ? Le nihilisme n’est pas intéressé par la vie, le monde autour de nous est faussement intéressé par la vie. Il vit dans un état de non-naissance, il attend qu’il y ait une dictature ou quelque chose qui vienne régler le problème du monde. Il n’y a qu’une chose qui puisse régler le problème du monde, c’est qu’on prenne le monde, les hommes, le temps au sérieux et qu’on décide vraiment de les vivre.

Maitre Eckart a raison, si nous voulons vraiment faire quelque chose pour le monde et pour les autres, nous devons rentrer en nous-mêmes, en notre âme, et commencer à devenir vivants, à ce moment là, on pourra agir.

Toutes les découvertes créatrices dans l’existence ont été faites par des personnes qui avaient un grand intérêt. Ce qui fait que Mozart ou Jean Sébastien Bach font de la musique géniale, c’est qu’ils ont un grand intérêt pour la musique, à chaque fois qu’un être humain a été dans l’intérêt profond, c'est-à-dire dans le feu, le baptême du feu, le monde a été transfiguré. Là on comprend que l’Evangile soit la parole de l’Amour, la Parole du feu. Ayons un véritable intérêt pour la vie et tout viendra à partir de là.

 

Une parole énigmatique

Maitre Eckart dit cette parole très difficile à comprendre : «  l’âme  est tellement profonde que même Dieu ne peut pas y pénétrer ». Comment comprendre cela lorsqu’on pense que Dieu est tout puissant et qu’il peut aller partout ?

Dieu ne peut pas rentrer dans notre âme, parce que s’il y rentrait, il cesserait d’être Dieu, car il serait obligé d’être extérieur à notre âme, Dieu ne rentre pas dans l’âme. Dans la relation de Dieu à l’homme, il n’y a aucune pénétration de Dieu dans l’homme. Ainsi on peut comprendre la liberté, ce n’est pas que Dieu laisse l’homme libre, c’est autre chose, c’est que nous sommes dans le mystère absolu de l’intériorité.

C’est la Présence, et quand on est dans la Présence, on est dans le monde, on est dans l’autre, on est dans le temps et au delà du temps, on est dans la Vie et il n’y a pas besoin de pénétrer dans la vie. Rien ne peut rentrer dans l’âme mais nous devons accepter que l’âme rentre en nous, que la Vie rentre en nous, et être d’une totale ouverture afin de laisser faire la Vie.

Lorsque nous faisons une expérience d’intériorité, nous rentrons en nous-mêmes, nous laissons la vie rentrer en nous et elle nous emmène dans le vivant de nous-mêmes et là on comprend quelque chose de Dieu.

Il laisse rentrer la Vie en lui-même, il laisse rentrer la Vie partout et nous comprenons ce que c’est que la liberté.  Quand on pense la liberté en termes politiques, on la pense comme autorisation, permission de faire ou de ne pas faire, mais ce n’est pas cela, la liberté c’est la libération de nous-mêmes, nous sommes libérés quand nous laissons totalement vivre ce que nous sommes et à ce moment là nous comprenons Dieu.

Quand Dieu est Dieu il comprend l’homme, quand l’homme est Homme, il comprend Dieu, Dieu et l’homme ne se rencontrent que par rapport à cet extraordinaire renversement de la vie. C’est de vie à vie que Dieu et l’homme se rencontrent et l’important c’est que l’homme devienne vivant. Si l’homme devient vivant, il rencontre Dieu.

Le féminin intérieur.

Le féminin intérieur qui est la réceptivité de l’être humain est perdu dans notre condition humaine actuelle. Le livre de la Genèse décrit comment le féminin intérieur de l’homme se laisse captiver par l’esprit rampant et perd totalement sa vision vivante.

Dans l’expérience intérieure, on se laisse envahir par la vie et on retrouve son féminin intérieur. Il y a chez Maitre Eckart une compréhension de ce qu’est  l’expérience intérieure qui consiste à être envahi par la vie et à laisser la vie envahir tout.

Quelque part, Dieu s’anéantit, l’homme s’anéantit et nous comprenons ce qu’est le néant mystique. Ce n’est pas devenir rien au sens banal du terme, c’est accéder à ce rien, ce qui se passe quand je passe de la position de l’homme banal qui veut tout maitriser à l’homme inspiré qui se laisse envahir par la Vie. Etre rien, c’est être totalement vivant et ne plus être l’individu qui veut contrôler et surveiller.

L’intelligence artificielle est fondée sur la surveillance en permanence par des capteurs qui sont capables de tout reproduire, et on dit que c’est intelligent, ce n’est pas intelligent, c’est affolant. Pour nous amadouer, on nous dit qu’on va prendre le bien et éviter le mal, on va surveiller les robots qui nous surveillent, ce qui fait que le monde va devenir un gigantesque dispositif de surveillance dans lequel  on aura des robots qui surveillent et des lanceurs d’alertes qui vont surveiller les robots de manière à ne prendre que le bon côté des robots et éviter le mauvais.

Nous avons là une belle vision de l‘enfer qui nous attend, c’est exactement la description d’un monde qui n’a plus aucun sens de l’intériorité, du féminin, de l’inspiration. Il est urgent de faire l’expérience du néant mystique, c'est-à-dire d’arrêter mentalement ce dispositif de surveillance pour retrouver ce qui fait de nous des hommes nobles.

L’homme noble

Un homme noble, c’est quelqu’un qui élève les choses d’une manière géniale et inattendue. La caractéristique des personnes nobles, c’est leur largeur de vue, leur simplicité, leur humour, leur élégance, leur humilité.

C’est ce qui se passe lorsqu’on est envahi par la Vie, à un moment, tout s’élève, et ce qui est merveilleux, c’est que celui qui élève tout laisse la Vie tout élever à travers lui et là, il est dans une noblesse infinie, il invente quelque chose d’inouï, c’est le pouvoir qui n’écrase personne. Inspiré, il est génial, il libère les énergies créatrices, ce qui lui donne un pouvoir extraordinaire, mais ce pouvoir n’opprime personne, c’est la résolution de ce qu’on cherche sur le plan politique.

Ces femmes et ces hommes politiques existent, à chaque fois qu’il y a des personnalités inspirées, il y a une société, et la communauté humaine se fait toute seule autour de ces êtres. Ce sont les grands maitres, c’est le Christ avec ses disciples, tout le monde l’écoute, fait société autour de lui et il n’y a pas besoin de police ou d’armée pour régler tout cela parce que tout le monde est élevé en même temps et là nous comprenons ce que veut dire maitre Eckart lorsqu’il dit que Dieu est au delà de Dieu.

C’est quelque chose qui peut paraître ténébreux et nébuleux si on a les catégories identitaires, nationales ou sociopolitiques pour apercevoir Dieu, mais si on voit les choses avec le sentiment de la vie, alors Dieu est au-delà de Dieu parce que quand on est envahi par la Vie et que ce que nous vivons de l’expérience divine et de la Présence ineffable n’est qu’une toute petite partie de ce qui reste à vivre, on est dans une ouverture vers une autre temporalité, on rentre dans ce qu’on appelle les siècles des siècles, dans la lumière  de la lumière, là on peut dire que l’Homme est né. Nous avons parlé de Nicodème et de la nouvelle naissance, la voilà la nouvelle naissance, c’est l’homme qui a trouvé sa verticalité et qui libère une noblesse infinie.  

Nous comprenons pourquoi le Christ est le Seigneur, Il est le Seigneur parce que c’est le maitre de la haute connaissance, celle qui va libérer le vivant en nous et qui va nous aider à être libérés par ce vivant. Ce qui est merveilleux dans la Parole du Christ et dans son enseignement, c’est cette extraordinaire mutation d’être. Maitre Eckart a bien compris qu’avec le Christ, il se passe une mutation qui dépasse le plan de la sociohistoire et qui nous met sur le plan ontologique.

Le Dieu fait homme, c’est Dieu qui s’anéanti devant Dieu pour que la vie de Dieu envahisse Dieu et repense toute l’histoire d’une manière géniale. Pour reprendre Alain de  Libera, Maitre Eckart ne fait pas rentrer l’intellectuel dans l’histoire, il fait rentre le génie dans l’histoire, si nous suivons la pensée de Maitre Eckart, nous pouvons accéder à un degré génial de l’existence et libérer la part de génie qui se trouve en nous.

La bonne manière de comprendre Maitre Eckart, c’est cette parole de Berdiaev qui dit : « Dieu est génial », on n’a pas l’habitude de le comprendre ainsi parce que nous sommes trop dominés par les aspects sociopolitiques de la religion qui nous demandent d’être soumis, ou alors on est dans une espèce d’affectivité. On ne va pas dans le noyau, sauf quand on fait une véritable expérience intérieure à la lumière de maitre Eckart et qu’on repose les choses d’une manière époustouflante, fulgurante, géniale.

 


 

 

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